Panorama actuel : chiffres-clés et cartographie de la raréfaction médicale

Depuis plusieurs années, la France fait face à une baisse préoccupante du nombre de médecins, en particulier dans certaines spécialités et sur des territoires spécifiques. À l’échelle nationale, le nombre de médecins en activité régulière est passé de 215 000 en 2012 à environ 198 000 en 2022, selon le Conseil national de l’Ordre des médecins (Source : CNOM, Atlas de la démographie médicale 2023).

Mais derrière ces chiffres globaux, la réalité est très contrastée selon les régions. En Île-de-France ou en Auvergne-Rhône-Alpes, la densité médicale reste relativement élevée. À l’inverse, la Creuse, la Saône-et-Loire ou certains départements du Centre-Val de Loire cumulent des taux de médecins parmi les plus bas du pays. Ces zones sont désormais qualifiées de « déserts médicaux » par les institutions et la presse.

  • 43% des Français vivent dans un territoire sous-doté en médecine générale (source : Drees, 2022).
  • 2 à 3 mois de délai moyen pour obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologue, un gynécologue ou un dermatologue, variable selon les régions (Ifop, 2023).
  • 1 médecin sur 4 a aujourd’hui plus de 60 ans, alimentant les inquiétudes sur les départs à la retraite non remplacés (CNOM).

Pourquoi manque-t-on de médecins ? Analyse des causes profondes

Un numerus clausus longtemps trop restrictif

L’instauration d’un numerus clausus en 1971 avait pour but de réguler la profession médicale et d’éviter la surpopulation de médecins. Mais dès les années 1980, le numerus clausus devient si bas qu’il ne permet plus de compenser les départs à la retraite, alors que la population vieillit et a besoin de plus de soins. Ce n’est qu’en 2020 que la suppression du numerus clausus ouvre davantage de places en faculté de médecine. Mais ses effets ne seront tangibles qu'à partir de la fin des années 2020, une formation de médecin demandant au moins 10 ans.

Vieillissement démographique et départs à la retraite massifs

Le vieillissement des médecins amplifie la pénurie. Plus de 40% des médecins généralistes ont plus de 55 ans. Entre 2012 et 2022, on recense près de 20 000 médecins en moins en activité régulière. Or, beaucoup d’entre eux exercent dans les campagnes ou les petites villes, aggravant les difficultés à l’échelle locale.

Déséquilibres géographiques et attractivité des territoires

Certaines régions souffrent d’un déficit d’attractivité auprès des jeunes médecins. Accès limité aux équipements médicaux, absence de possibilités de formation continue, difficultés de vie familiale (scolarisation, emploi du conjoint) rendent certains territoires moins attractifs. Cette inégale répartition n’est pas nouvelle, mais elle n’a cessé de s’accentuer sous l’effet des départs à la retraite non remplacés.

Évolution des pratiques professionnelles

Les nouvelles générations de médecins plébiscitent des modes d’exercice différents : temps partiel, exercice en groupe, refus des astreintes trop lourdes. Cela modifie la disponibilité médicale « effective » pour les patients. Par ailleurs, le poids administratif croissant et la multiplication des tâches non médicales (remplissage de dossiers, relations avec assurances et mutuelles) ajoutent à la lassitude et au découragement.

Spécialités particulièrement touchées

Les difficultés sont accentuées dans certaines disciplines : la psychiatrie, la pédiatrie, la gynécologie ou encore l’ophtalmologie figurent parmi les spécialités où l’accès est le plus complexe. Le manque criant de psychiatres en secteur public est ainsi pointé régulièrement par les Agences régionales de santé (ARS), avec des délais d’attente pouvant dépasser six mois.

Des conséquences concrètes sur l’accès aux soins

Allongement des délais et renoncement aux soins

La première conséquence de la pénurie est l’allongement croissant des délais pour obtenir un rendez-vous médical. Selon un rapport du Défenseur des droits (2023), il faut parfois plus de 66 jours pour obtenir une consultation chez un spécialiste, contre moins de 30 jours il y a dix ans.

Ce rallongement a un effet direct : 23 % des Français auraient déjà renoncé à des soins médicaux faute de disponibilité ou parce qu'ils sont trop éloignés selon la Drees (2022). Ce chiffre grimpe à près de 30 % dans certaines zones rurales qualifiées de "déserts médicaux".

Inégalités sociales et territoriales aggravées

La pénurie de médecins ne touche pas tout le monde de la même façon. Certaines catégories de la population, notamment les personnes âgées, les ménages modestes ou ceux sans moyen de transport, sont les plus pénalisés. Dans certains territoires, la disparition du dernier généraliste contraint les patients à parcourir parfois 30 kilomètres ou plus pour une simple consultation.

Détournement vers les urgences hospitalières

Faute de médecins de ville disponibles, de plus en plus de patients se tournent vers les urgences hospitalières pour des motifs qui devraient relever de la médecine générale. Selon la Fédération hospitalière de France, près d’un passage sur cinq aux urgences concerne un cas qui aurait pu être traité en ville. Cette saturation des urgences a des impacts majeurs :

  • Allongement de l’attente aux urgences pour les cas graves
  • Épuisement du personnel hospitalier
  • Augmentation du risque d’erreur ou de retard de prise en charge pour les urgences réelles

Médecins exerçant une "médecine de survie"

De nombreux médecins rapportent un sentiment d’épuisement face à une charge de travail plus importante, notamment dans les zones sous-dotées où ils doivent prendre en charge une patientèle très large, parfois au détriment de la qualité des consultations. À long terme, cette surcharge peut conduire à l’installation d’une médecine dite “de survie” : moins de prévention, peu de suivi, consultations écourtées.

Des réponses institutionnelles encore insuffisantes

Incitations à l’installation en zone sous-dotée

L’État et certaines collectivités proposent des aides financières pour encourager l’installation de médecins en zone rurale ou urbaine sensible (primes, exonérations fiscales, aides au logement). La loi « Ma Santé 2022 » prévoit plusieurs dispositifs incitatifs. Cependant, ces mesures peinent souvent à répondre aux attentes profondes des médecins qui évoquent plutôt la nécessité de meilleures conditions de travail.

Multiplication des maisons de santé et télémédecine

Le développement des maisons de santé pluridisciplinaires vise à améliorer les conditions d’exercice. Il existe aujourd’hui près de 2 000 structures de ce type (Source : Ministère de la Santé, 2023), favorisant une pratique de groupe et une meilleure répartition de la charge médicale. En parallèle, la télémédecine se développe pour pallier l’absence de professionnels dans certaines zones. Mais elle ne remplace pas toutes les situations, en particulier pour les examens cliniques nécessitant une présence physique.

Augmentation du nombre de places en formation médicale

La suppression du numerus clausus a permis d’accroître le nombre d’étudiants en médecine. Selon le Ministère de la Santé, 10 800 nouvelles places étaient ouvertes en 2023, contre 7 500 une dizaine d’années plus tôt. Toutefois, ces mesures mettront du temps à produire leurs effets : la formation d’un médecin généraliste requiert au moins 9 ans, davantage pour les spécialistes.

Zoom sur quelques initiatives locales et solutions alternatives

Médecins salariés, cabinets mobiles et délégation de tâches

Face à l’ampleur de la crise, certaines collectivités, comme la Nièvre ou la Creuse, ont choisi d’embaucher directement des médecins salariés au sein de centres de santé municipaux. Des cabinets médicaux itinérants sillonnent également les territoires isolés, allant à la rencontre des populations dans les villages dépourvus de professionnel de santé.

L’État encourage aussi la délégation de certains actes à d’autres professionnels de santé (infirmiers, pharmaciens, sages-femmes) pour les vaccinations, les renouvellements d’ordonnances ou certains dépistages, afin de soulager les médecins et de préserver la continuité des soins.

Regards vers l’avenir : quelle transformation pour notre système de soins ?

La pénurie actuelle de médecins place la France devant un défi majeur : garantir partout un accès aux soins équitable. La réponse ne pourra venir d’une seule mesure technique, mais d’une transformation profonde de l’organisation des soins, de la répartition des professionnels et des modes d’exercice. L’attractivité de la médecine de ville – aujourd’hui en crise –, la valorisation du travail en équipe et la simplification des tâches administratives sont désormais des enjeux majeurs.

L’observation attentive des solutions locales, l’écoute des besoins des jeunes générations de médecins, et le renforcement des dispositifs de coordination ville-hôpital seront parmi les axes déterminants pour éviter que la carte médicale de la France ne se fragmente davantage. Garantir un accès aux soins partout sur le territoire, sans allonger les délais ni fragiliser les professionnels, est un objectif auquel le système de santé devra répondre rapidement.

Sources :

  • Conseil national de l'Ordre des médecins (CNOM), Atlas de la démographie médicale 2023
  • Drees, "Les conditions d’accès aux soins des Français”, 2022
  • Ifop, Baromètre "Parcours de soins et accès aux spécialistes", 2023
  • Défenseur des droits, Rapport annuel 2023
  • Ministère de la Santé, statistiques sur les maisons de santé et étudiants en médecine, 2023
  • Fédération Hospitalière de France, "Panorama des urgences", 2023

En savoir plus à ce sujet :