La démographie médicale, un enjeu de santé publique

Comprendre l’évolution du nombre de médecins par spécialité permet d’anticiper les grands défis sanitaires et de mieux répondre aux besoins de la population. L’Ordre National des Médecins, la DREES, ou encore les rapports de l’Assurance Maladie, fournissent régulièrement des données actualisées sur la répartition des médecins par discipline et par région. Ces chiffres permettent d’objectiver une réalité souvent ressentie par les patients : l’accès à certains spécialistes, autrefois difficile, tend à s’améliorer dans certains domaines.

Le top 5 des spécialités en plus forte croissance depuis 2010

Les chiffres ci-dessous proviennent principalement des rapports annuels de la DREES (DREES, études sur la démographie des professionnels de santé), de l’Ordre des Médecins et de l’Atlas de la démographie médicale française.

Rang Spécialité Effectifs 2010 Effectifs 2023* Évolution (%)
1 Médecine générale 89 861 102 939 +14,5 %
2 Pédiatrie 7 350 9 115 +24 %
3 Psychiatrie 10 871 13 225 +21,6 %
4 Médecine d’urgence 3 800 5 125 +34,8 %
5 Médecine générale à exercice particulier (coordonnateur EHPAD, addictologie…) 4 200 6 290 +49,7 %

*Estimation et projections DREES/Ordre des Médecins 2023

Médecine générale : une croissance portée par la féminisation et la diversification

La médecine générale demeure la première spécialité médicale en nombre absolu de praticiens et s’est accrue, malgré un sentiment de manque dans certains territoires (“déserts médicaux”). Depuis 2010, le nombre de médecins généralistes inscrits au tableau de l’Ordre a nettement progressé. Une part croissante parmi eux exerce avec un statut salarié (centres de santé, maisons de santé, établissements médico-sociaux), et de plus en plus de femmes choisissent cette spécialité (près de 50 % aujourd’hui, contre moins de 40 % en 2010 – source : Atlas démographie médicale du CNOM, 2023).

  • Motivations : Horaires plus flexibles, possibilité d’exercice mixte (cabinet/établissement), attrait de la prise en charge globale des patients.
  • Enjeux : Répartition inégale des effectifs sur le territoire et évolution du mode d’exercice (plus de jeunes généralistes salariés, emploi du temps partagé, etc.).

Pédiatrie : une attractivité croissante grâce à la prévention et aux enjeux de santé publique

Le nombre de pédiatres ne cesse de croître, stimulé par la croissance démographique des moins de 15 ans depuis les années 2000, ainsi que par la prise de conscience de l’importance du suivi précoce des enfants. Selon la DREES, le nombre de pédiatres actifs a progressé de plus de 24 % en 13 ans.

  • Facteurs explicatifs : Demande accrue pour les conseils de prévention, les diagnostics précoces, et l’accompagnement du développement global de l’enfant.
  • Nouvelles pratiques : Développement de la pédiatrie en secteur hospitalier, mais aussi en cabinet, en PMI (Protection Maternelle et Infantile) et dans des structures de santé pluridisciplinaires.

Psychiatrie : entre besoins accrus et nouveaux modes d’exercice

La santé mentale est devenue un enjeu majeur de société. En France, le nombre de psychiatres a régulièrement progressé (plus de 21 % d’augmentation depuis 2010), portée par l’évolution des mentalités et des politiques de santé publique. L’accent mis sur les troubles anxieux, les dépressions, les addictions, les troubles du spectre autistique ou encore la santé mentale des jeunes a contribué à tirer cette spécialité vers le haut.

  • Changements notables : Augmentation de la demande de soins en ambulatoire (hors hospitalisation), développement de la e-santé, création de postes dans les centres médico-psychologiques et services universitaires.
  • Défis persistant : Listes d’attente importantes, attractivité qui reste insuffisante en milieu rural ou dans certains établissements publics.

Médecine d’urgence : une expansion liée à la transformation du système de soins

Depuis une dizaine d’années, le métier d’urgentiste connaît une croissance spectaculaire. La création du DESC de médecine d’urgence (diplôme d’études spécialisées complémentaires, reconnu depuis 2011) a permis la structuration de la filière, rendant cette spécialité plus lisible et attractive pour les jeunes médecins. La multiplication des services d’urgences hospitalières, des SMUR, et la prise en charge en médecine de catastrophe contribuent à ce dynamisme.

  • Motivations des nouveaux entrants : Goût pour l’action, diversité des cas rencontrés, sentiment d’utilité sociale, prise en charge de situations aiguës.
  • Spécificités françaises : Modèle original du SAMU (composé de médecins hospitaliers spécialisés), nombreux postes en hôpital public.
  • Limites : Tension sur les effectifs en zone rurale, rythme de travail intense, problématique du burn-out.

Médecine générale à exercice particulier : des orientations plus ciblées

Un phénomène marquant est l’essor des médecins généralistes “à exercice particulier”. Ces praticiens, tout en restant rattachés à la filière de médecine générale, développent une compétence ou un engagement spécifique : médecin coordonnateur en EHPAD, addictologie, soins palliatifs, médecine scolaire, santé publique, etc. Leur nombre a connu une augmentation de près de 50 % sur la décennie, signe que la médecine générale se structure et se diversifie.

  • Exemples d’exercice particulier : Médecin du sport, médecine du travail, addictologie, médecine scolaire, coordination médicale dans les établissements sociaux et médico-sociaux.
  • Pourquoi cette évolution ? Réponse aux besoins sociaux émergents, vieillissement de la population, prise en charge de pathologies chroniques, prévention (addictions, obésité, etc.).

Autres spécialités en progression : tendances émergentes à surveiller

Si les cinq spécialités ci-dessus connaissent la croissance la plus marquée en nombre de praticiens, d’autres disciplines émergent également :

  • Médecine générale attachée à la gériatrie : Face au vieillissement de la population, l’attractivité croissante pour la prise en charge des personnes âgées se confirme, notamment côté secteur hospitalier et EHPAD (source : DREES, rapport 2023).
  • Oncologie : L’augmentation des cancers et la sophistication des traitements progressent, favorisant l’arrivée de nouveaux spécialistes.
  • Médecine vasculaire : Moins connue, cette spécialité attire de plus en plus d’internes du fait de l’explosion des maladies cardio-vasculaires.

Quels impacts pour les patients et le système de soins ?

L’augmentation du nombre de praticiens dans ces spécialités n’est pas uniformément répartie sur le territoire, ni suffisante pour assurer partout l’accès optimal aux soins. Néanmoins, cette dynamique démographique permet :

  • De mieux répondre à la diversification des besoins de santé ;
  • De remplacer progressivement les vagues de départ à la retraite dans certaines disciplines critiques ;
  • D’enrichir la prise en charge grâce à la spécialisation croissante et à l’innovation des pratiques (télémédecine, suivi coordonné, addictions, etc.) ;
  • D’améliorer la prévention notamment auprès des publics jeunes et fragiles.

À l’horizon 2030, la France devra toutefois composer avec des défis de taille : le vieillissement de la population médicale, la nécessité d’attirer des internes dans des zones sous-denses, et l’adaptation des carrières médicales à des aspirations professionnelles différentes (collégialité, équilibre vie pro/vie perso, postes partagés, etc.).

La croissance démographique de certaines spécialités est le reflet de transformations sociétales profondes, où la demande de soins, de suivi psychologique, de prévention et de coordination s’accroît. Cette évolution dessine la médecine de demain, plus collaborative, plus spécialisée et ancrée dans les besoins réels de la population.

Sources principales utilisées : DREES, Atlas de la démographie médicale du Conseil National de l’Ordre des Médecins (édition 2023), Assurance Maladie, études Inserm, publications de la FMC-HGE et de la Fédération Hospitalière de France.

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