Pourquoi surveiller l’évolution démographique des médecins ?

La démographie médicale n’est pas un sujet réservé aux spécialistes des ressources humaines : elle conditionne la possibilité pour chacun de trouver un médecin près de chez soi et d’accéder à des spécialistes dans un délai raisonnable. Les notions de “déserts médicaux”, de vieillissement de la profession ou encore d’inégalités territoriales font régulièrement la une de l’actualité.

  • Orientation des politiques de santé : planification des formations, répartition des internes, zones d’incitations à l’installation.
  • Sécurisation de l’accès aux soins : identification des territoires en tension, allongement des délais de rendez-vous.
  • Évaluation de l’attractivité médicale : suivi des nouvelles installations, évolution des modes d’exercice.

Voyons dans le détail les huit indicateurs majeurs à surveiller de près.

1. Effectif total de médecins en activité

Ce chiffre représente le nombre de médecins exerçant sur le territoire à un instant donné. Il constitue la première donnée analysée pour juger de l’état général de la démographie médicale. Selon la DREES, la France compte environ 228 000 médecins en activité en 2023, dont près de 102 000 généralistes.1

  • Médecins généralistes : première porte d’entrée du système de soin.
  • Médecins spécialistes : couvrent l’ensemble des besoins médicaux spécifiques.

Ce chiffre global est à mettre en perspective avec la population totale et les besoins de santé liés à l’évolution démographique française : vieillissement, augmentation des maladies chroniques, etc.

2. Âge moyen et pyramide des âges des médecins

Un indicateur essentiel pour anticiper le renouvellement des effectifs. L’âge moyen des médecins ne cesse d’augmenter depuis plusieurs décennies. En 2023, il approche 52 ans. La part des médecins de plus de 60 ans représente désormais près de 30 % de la profession.1

  • Risque de ruptures locales ou régionales lors des départs massifs à la retraite.
  • Pyramide “inversée” : davantage de médecins approchent la retraite qu’il n’en entre en formation.
Tranche d'âge Pourcentage du total
Moins de 40 ans 19%
40-59 ans 51%
60 ans et plus 30%

La connaissance de ces données permet d’anticiper les besoins en formation et d’ajuster la politique du numerus clausus.

3. Répartition géographique : les écarts régionaux et les “déserts médicaux”

L’offre de soins doit être accessible dans tous les territoires. Pourtant, la densité médicale varie fortement d’une région à l’autre, accentuant le phénomène des “déserts médicaux”.

  • Densité médicale : nombre de médecins pour 100 000 habitants (moyenne nationale en 2022 : 341 pour 100 000, selon l’Ordre national des médecins).
  • Variation entre départements : par exemple, Paris dépasse 650 médecins pour 100 000 habitants, tandis que certains territoires ruraux tombent sous les 200.
  • Zones d'intervention prioritaire (ZIP) et Zones d’action complémentaire (ZAC) sont identifiées par l’ARS pour pallier le manque de praticiens.

La répartition géographique, suivie avec précision, oriente les politiques d’incitations financières ou d’aides à l’installation.

4. Taux de féminisation de la profession médicale

La part des femmes dans la profession médicale évolue rapidement. Déjà 50 % de l'ensemble des médecins actifs sont des femmes, et elles représentent plus de 60 % des nouveaux inscrits à l’Ordre.2

  • Forte féminisation chez les jeunes générations, particulièrement en médecine générale et pédiatrie.
  • Conséquences sur les modes d’exercice, notamment une appétence grandissante pour le salariat et le travail à temps partiel.

Le suivi de l’évolution du taux de féminisation est donc un indicateur clé d’adaptation des politiques RH dans les établissements de santé et pour l’organisation des cabinets libéraux.

5. Spécialisation : répartition entre généralistes et spécialistes

La France compte une proportion de spécialistes plus élevée que ses principaux voisins européens (47 % spécialistes contre 53 % généralistes en 2023). Ce ratio influence la prise en charge globale et la fluidité du parcours patient.3

  • Les spécialités médicales (cardiologie, dermatologie, psychiatrie, etc.) connaissent des évolutions contrastées : certaines peinent à recruter et forment un “goulot d’étranglement” d’accès aux soins.
  • La médecine générale reste la spécialité la plus nombreuse, mais son attractivité pâtit parfois d’une perception dévalorisée par rapport à certaines spécialités hospitalières.

Connaître la ventilation précise des médecins par spécialités permet d'anticiper les tensions sur certaines disciplines-clés.

6. Mode d’exercice : libéral, salarié, mixte

La distribution des médecins selon leur mode d’exercice conditionne l’organisation des parcours de soins :

  • Libéral : près de 55 % des médecins exercent en libéral ou en secteur mixte.
  • Salariat : le salariat monte en puissance, surtout chez les jeunes générations et chez les femmes. Il concerne principalement les spécialistes hospitaliers, mais aussi la médecine du travail, la médecine scolaire, etc.
  • Mixte : cumul possible de plusieurs statuts.

Le suivi de cet indicateur oriente la création de maisons de santé, l’évolution des statuts hospitaliers, et influence les marges de manœuvre sur la réforme de la permanence des soins.

7. Installation, remplacement, départs et arrivées

Le nombre d’installations (en libéral ou salariat), de remplacements et de départs à la retraite donne le rythme réel de renouvellement des forces médicales :

  • En 2022, moins de 10 000 installations pour plus de 12 000 départs en métropole.4
  • Les remplacements, souvent assurés par de jeunes médecins, tendent à prolonger la transition entre les études et l’installation durable mais posent des problèmes de stabilité d’offre de soins.
  • Arrivée de médecins diplômés à l’étranger (environ 11 % des nouvelles inscriptions à l’Ordre en 2022) : une part croissante, essentielle dans certaines régions.

La formation, la mobilité professionnelle et la capacité à attirer – ou à retenir – les praticiens sont ainsi évaluées chaque année.

8. Évolution du numerus clausus et capacités de formation

Le numerus clausus (devenu “capacité d’accueil” depuis la réforme de 2021) détermine chaque année le nombre d’étudiants autorisés à poursuivre en deuxième cycle, donc d’alimenter le “vivier” de futurs médecins. Longtemps trop restrictif, il explique en partie la pénurie actuelle, bien que la situation évolue : environ 10 000 nouvelles places par an en 2023, selon la DREES.5

  • Hausse progressive décidée en 2018, mais effet seulement visible à partir de 2027-2030 compte tenu de la durée des études (10 à 12 ans).
  • Capacités d’accueil à l’internat, choix de spécialités, politique de stages en ambulatoire ou à l’hôpital : autant de leviers pour façonner la démographie médicale future.

Le pilotage du numerus clausus, associée à la politique de stages et de première installation, conditionne l’équilibre à moyen et long terme.

Pour aller plus loin : anticiper, adapter, innover

Ces huit indicateurs, suivis au fil des années, permettent d’établir des projections et d’anticiper les tensions à venir. Leur utilisation croisée fournit une cartographie extrêmement fine de la situation médicale, indispensable pour éclairer le débat public.

Face à l’évolution rapide des besoins de santé, aux aspirations renouvelées des jeunes médecins et aux défis de l’équité territoriale, la maîtrise de ces données n’est plus une option, mais une nécessité pour tous les acteurs. Outils d’aide à la décision pour les politiques publiques, instruments de dialogue pour les représentants de la profession, repères d’orientation pour les étudiants et les patients, ces indicateurs structurent et nourrissent le débat en permanence.

Sources principales : DREES, Atlas de la démographie médicale (CNOM), INSEE, Ordre national des médecins, Ministère de la Santé.

  • 1 DREES, statistiques du secteur ambulatoire 2023
  • 2 Ordre national des médecins, Atlas 2022
  • 3 CNOM – Bilan démographique 2023
  • 4 DREES, Flux démographiques des médecins 2022
  • 5 Ministère de la Santé – Evolution du numerus clausus, communiqué officiel 2023

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